Interlocuteur intérieur

(une petite nouvelle écrite pendant le mois d’août 2013)

Dans le lit, allongée sur son ventre, mi-enroulée dans les couvertures, elle chuchote des mots tendrement préoccupés.
« Je t’appelle car j’ai une grosse nouvelle… enfin… je crois que je veux que tu sois le premier à l’avoir… »
Il ne répond pas. Le visage sûrement rempli de son expression moi ?, les yeux débordant une curiosité énorme et gamine.
Elle a envie d’y aller… C’est bon quoi… la curiosité que je voulais est là…
« Il vaut mieux que tu t’assoies et que tu sois confortable… tranquille quoi. Elle est grosse celle-là… ». Suspense.
Il ne réagit toujours pas, mais il sourit, on l’entend. C’est son beau sourire malicieux et charmant. Ça brille à nouveau de curiosité.
Elle hésite encore un peu. La petite peur du jugement.
Dès que tu racontes ton truc, t’es obligée de faire face au jugement, qu’il soit cruel ou pas, qu’il existe ou pas. Ça sera surtout toi-même, en prononçant tes mots, qui en deviendras le juge le plus sévère. Pense à ça, Chiara, avant de parler… Pense…
Du calme.
Il n’y a pas de jugement là. C’est que du bonheur…

« T’es assis, du coup ? »
« Oui », il commence à être un peu impatient.
« Je suis enceinte… »
Silence.
Elle se sent vidée. D’un coup.
Elle peut redémarrer, commencer à nouveau à respirer, sortir… vivre.
Elle raisonne avec lui sous les couvertures depuis un moment justement pour avoir la permission d’y aller et vivre. Ego te absolvo et puis allez en paix. Avec dieu. Ou alors avec vous mêmes, que c’est un dieu bien plus puissant.
Elle respire à nouveau, les poumons pleins d’air frais, comme si elle était restée en apnée tout l’après-midi. Depuis le moment où elle avait regardé en tremblant le petit carré rouge de son test de grossesse devenir bleu peu à peu entre ses mains. Il était tombé par terre et resté abandonné sur le sol de la salle de bain. Elle était partie se cacher dans le lit, enroulée dans les couvertures, comme elle faisait quand elle était gamine. Pour penser, elle disait aux grands. Ils n’ont jamais compris qu’il ne s’agissait pas du tout d’une excuse pour dormir. Elle a dû se trouver complètement d’accord avec Saint-Exupéry : les grands voient toujours juste ce qu’il veulent voir…
C’est peut-être ici… Dans ce lit que…
Après cette première pensée, elle avait oublié de respirer et l’avait cherché tout de suite. Avant même de penser à comment elle l’aurait dit à Sébastien.
Maintenant elle recommence doucement à respirer, finalement libre du poids de porter une nouvelle si grosse pour elle toute seule. Elle remplit ses poumons, écoute son souffle descendre dans le ventre et le gonfler. Elle commence à revivre, elle comprend. Elle est.
Elle est dans l’attente de sa réponse. Une envie peureuse de connaître son avis.
Enfin… ce n’est même pas question d’avis là… Je lui donne l’info juste…
Évidemment. C’est la mise au monde qui importe. Dans ce cas-là la formulation paraît même assez appropriée…

Non seulement elle respire, elle a même retrouvé son ironie.
La mise au monde. Comme toujours.
Elle a très envie de voir l’effet que ça a sur lui, cette nouvelle. Ou bien… ou bien voir surtout l’effet que ça a sur elle-même de prononcer ses mots devant lui.
Elle chuchote ça à nouveau, juste pour elle, pour l’entendre à nouveau.
« Je vais être maman. On est deux, là »
Elle attend sa réponse, pour se lever, quitter finalement le lit, arrêter de se cacher…
Y aller. Foncer quoi.
« C’est vrai ??? », les yeux très brillants.
« … », les yeux très brillants aussi. Elle fait oui de la tête.
« Non… c’est énorme ! »
C’est son expression de surprise, celle qui cache un gros en fait, non… je m’y attendais trop… ou alors plutôt je m’y attendais pas, mas ça colle trop, ça m’étonne pas. Il sourit, on l’entend à nouveau. Il pense à nouveau que c’est énorme, mais ne le dit pas. Son visage se remplit rapidement d’une expression de satisfaction, puis redevient interrogatif et curieux. Avec cette rapidité qu’il a de passer d’une expression à l’autre, suivant directement le courant des pensées.
« Et Séb le sait ? », curiosité des histoires des hommes, de l’humanité qui se cache derrière les situations, derrière les mots.
« Non… justement… je ne sais pas comment lui dire… enfin… je sais… mais… j’ai peur. »
Elle s’enroule un peu plus dans les couvertures, se cache un petit peu. L’admission même de sa peur lui fait plus peur que la peur même.
Bah… ouais… j’ai peur… je peux le dire, là, non ? Enfin… c’est normal d’en avoir. Puis… lui… il comprend. Je le sais. Il comprend toujours tout.
« Mais… enfin… c’était prévu ? Enfin… tu vois ce que je veux dire, non ? »
Quand il est mal à l’aise il dit beaucoup “enfin”. C’est mignon.
« Ah… oui oui… c’est pas pour cela que j’ai peur. Il va être très content et tout… On l’a décidé ensemble… normalement il s’y attend quoi… Enfin… j’espère. Mais c’est pas ça… je sais pas… »
En parlant elle se rend compte, elle comprend.
La mise au monde… toujours ça.
Le fait de dire ça à quelqu’un, ça implique d’en prendre conscience, d’accepter. De le dire à Séb, c’est assumer, se lancer consciemment dans l’aventure. C’est une autre chose.
« Mais… toi, t’es contente ? ». La question inconfortable il la pose avec délicatesse. Un peu d’hésitation. C’est qu’il se rend compte. Il est toujours très attentionné quand il se rend compte.
Elle le remercie intérieurement pour l’attention, sans rien dire.
Tu vois ? C’est pour cela que c’est lui… un autre comprendrait pas, quoi…
Ses yeux brillent un peu. Une petite trace de satisfaction : je ne choisi pas mes interlocuteurs intérieurs au pif, moi ! J’ai l’intuition…
Elle temporise… Ça doit être la question. Oui. La question… Pas tellement vis-à-vis de lui, non. C’est la réponse pour elle-même qui compte. C’est ça qui va lui permettre de repartir, y aller. Et foncer. C’est comme les trois Ave Maria que l’on doit dire avant de partir après l’absolution. Puis… rémission totale de tous les péchés. Amen.
Mais oui, putain, je suis contente. ‘Faut arrêter les conneries, là. On l’a décidé ensemble. Oui. On a bien fait les choses, on l’a choisi. Enfin… nous l’avons choisi. Je l’ai choisi. C’est le bon moment.
Non non, je vais pas dire « ça nous est arrivé » comme mes copines. Non, je vais dire « nous le voulions, il est arrivé au bon moment… »
‘Faut pas déconner. Je suis contente. Peureuse et contente. C’est ça. Les mamans c’est ça… Non ? Enfin… je crois…

Elle se libère des couvertures. Elle est motivée. Elle se lève. Elle s’habille.
Une jupe. Oui, une jupe. Bien sûr, une jupe. Pourquoi je me pose la question ?
Jupe violette, t-shirt bordeaux qui lui fait une jolie poitrine, sandales basses.
Elle se maquille.
Même si c’est l’après-midi ? Bah… oui. L’après-midi… oui… et donc ?
Rouge à lèvre rouge. Pour être regardée. Sans exagérer.
‘Faut rester sobre. Sobre, oui. Je vais être maman. Une maman belle et sobre.
Et elle part. Elle a une soirée à organiser : le dire à Sébastien. Elle est excitée. Elle sait exactement comme elle veut que ça soit. Elle a eu sa permission de vivre.
Elle y va. Sans même se soucier de lui dire au revoir. Même pas un à la prochaine. Il a fait son boulot. C’est-à-dire… Il n’a rien fait du tout. Comme d’habitude. Il a juste été là. Pour elle c’est bon.
Il reste là. Un fantasme enroulé dans les couvertures. Un lit défait. Un test de grossesse avec un carré bleu. Un appartement qui en a vu passer, de la vie.
Il reste là et ça donne l’impression d’être à nouveau son expression moi ?. L’air vaguement perplexe de qui ne comprend pas trop pourquoi l’autre lui donne autant d’importance, mais qui est capable de s’y faire. Quand même.
Il reste un peu et puis il se dissout, aussi vite qu’il était arrivé.
Elle est déjà loin, dans ses pensées, dans sa vie, dans ses peurs. Et lui aussi, d’ailleurs. Ses oreilles sifflent probablement. Oui, probablement.

Annunci

Informazioni su chiara mazza

Classe '82, sono dottore di ricerca in linguistica, amo le lingue e i viaggi, la psicologia, le filosofie. Mi piacciono soprattutto le parole. E le storie fatte di parole. E i pezzi di parola che fanno le storie. E il parmigiano. A scaglie, con l'aceto balsamico sopra.

Rispondi

Inserisci i tuoi dati qui sotto o clicca su un'icona per effettuare l'accesso:

Logo WordPress.com

Stai commentando usando il tuo account WordPress.com. Chiudi sessione / Modifica )

Foto Twitter

Stai commentando usando il tuo account Twitter. Chiudi sessione / Modifica )

Foto di Facebook

Stai commentando usando il tuo account Facebook. Chiudi sessione / Modifica )

Google+ photo

Stai commentando usando il tuo account Google+. Chiudi sessione / Modifica )

Connessione a %s...

%d blogger hanno fatto clic su Mi Piace per questo: