Rougir de lire

Paris. Un bar aux tables rondes. Un après-midi pluvieux.
Elle bouquine du Nietzsche à une table et écrit de temps en temps quelques mots dans un cahier noir. Sa petite tasse de café déjà vide et son verre d’eau qui descend lentement. Des sandales basses, modèle anciens romains, une jupette de jean qui touche les genoux – un genou passe doucement sur l’autre – et un t-shirt bordeaux. Des cheveux bruns très courts, des boucles d’oreilles sobres, d’argent, une expression absorbée. Pas de maquillage.
Lui, il sirote sa bière à petites gorgées quelques tables plus loin. Il lit aussi. Un gros pavé. Ses Converse noires, son jean clair et une chemise violette dont le deux derniers boutons ont été sagement oubliés ouverts. Il tourne les pages avec de longs doigts maigres. On devine les veines sur le dos de ses mains. Ses cheveux bruns très courts et l’expression absorbée, lui aussi.
Elle laisse tomber son Nietzsche sur la table, lève le regard un moment et le pose sur lui.
Lui, il ne s’en aperçoit pas, il continue à bouquiner.
En esperant que quelque chose se passe – une mouche, le passage de quelqu’un à côté, un bruit dans la rue – qui puisse le faire bouger, faire en sorte qu’il la remarque, qu’il ait envie de la regarder lui aussi, elle ne déplace plus son regard de lui, histoire de ne pas louper le moindre signe de mouvement potentiel.
Le serveur vient poser l’addiction sur la table. Voilà l’occasion. Ses yeux à lui se remplissent de sourire pendant qu’il remercie, font un petit tour de la salle avant de se reposer sur le bouquin et la recontrent à mi chemin.
Regard contre regard, un petit instant seulement, puis elle reprend vite le bouquin qu’elle avait abandonné sur la table, l’ouvre au pif et fait semblant de lire complètement plongée dans la page.
Le regard de lui se fait pesant, très présent, elle le sent dessus sans le voir.
Elle cherche à rester sur la page, mais n’y parvient pas, elle ne resiste pas à la tentation de regarder s’il la regarde et termine par lever ses yeux.
Il est en train de ranger ses affaires pour partir, mais il la regarde.
Lorsque leurs yeux se croisent, il lui sourit directement, d’un beau sourire franc, légèrement amusé, juste avant de partir du bar.
Le regardant lui défiler devant et disparaître bientôt après être sorti du bar, elle en est complètement satisfaite, ravie d’avoir su attraper son regard.
Avec le strict minimum de complaisance elle retourne à porter toute son attention à Nietzsche, fautivement oublié quelques minutes avant.
«Merde ! C’est pour ça alors qu’il n’arrêtait pas de sourire…», elle rougit.
Son Nietzsche, ouvert au pif, il est à l’envers.

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Informazioni su chiara mazza

Classe '82, sono dottore di ricerca in linguistica, amo le lingue e i viaggi, la psicologia, le filosofie. Mi piacciono soprattutto le parole. E le storie fatte di parole. E i pezzi di parola che fanno le storie. E il parmigiano. A scaglie, con l'aceto balsamico sopra.

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